Le sort des tribus d’Inde : une humanité en voie de disparition

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À la fin de la route qui longe l’océan du Bengale à Pondichéry se trouve une vieille bâtisse désaffectée. Bien qu’au premier coup d’œil elle semble beaucoup trop en ruine pour pouvoir être utile à quoi que ce soit, elle a pourtant été convertie, sans toutefois qu’on ait touché à son délabrement, en salle d’exposition.

Les murs sont détruits et les briques poussiéreuses qui les formaient autrefois n’ont pas été bougées et s’empilent sur le sol sale. Rien n’a été touché, hormis le fait que les murs, ceux qui tiennent toujours, ont été habillés des photographies de huit photosjournalistes. Tribals of the Indian Sub-Continent, une exposition dans un lieu unique, fait lumière sur les tribus qui forment toujours un peu plus de 8% de la population indienne. Une humanité en voie de disparition.

« They were people who needed nothing from the outside world. But the world outside worked it’s way into their lives in a catastrophic manner. » Meena Kandasamy

Pondi Art se présente comme une plateforme de diffusion permettant de présenter les « défis et les problèmes que doivent relever la société indienne ». Dans cette exposition photo, on touche la question de l’impact du développement sur les tribus d’Inde ainsi que leurs conditions de vie précaires.

Le projet photo d’Amos Jaisingh présente les tribus du centre de l’Inde provenant du Gujarat, du Madhya Pradesh et du Maharashtra qui ont été victimes des projets de développement implantés par le gouvernement indien en collaboration avec la Banque mondiale. Le projet de ceux-ci, le Sardar Sarovar Project Dams, était de créer des digues en détournant la rivière Narmada, afin d’améliorer l’irrigation des terres. Ils ont ainsi, submergé les terrains où vivaient ces tribus depuis des centaines d’années.

Les photos de Jaisingh démontrent les conditions de vie dans des camps de fortune des membres des tribus qui ont dû être déplacées. Ces projets d’irrigation n’ont pas eu comme seul impact de délocaliser ces communautés, mais ont eu également une influence sur leurs conditions de vie et sur la détérioration de leur bagage culturel et traditionnel.

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Les traditions de ces tribus étaient fondamentalement égalitaires, entre autres en ce qui concerne l’égalité des genres. Il n’existait aucune définition prédéterminée des rôles associés au sexe masculin ou au sexe féminin. « Tout le monde était égal. Les hommes portaient de magnifiques boucles d’oreilles artisanales. Les femmes fumaient des cheroot roulés à la main. » explique l’activiste Meeda Kandasamy.

Les projets du gouvernement indien ont fortement affecté leur mode de vie, au point où l’on se questionne sur la survie de cette minorité. Leur pauvreté et leur déracinement les obligent à revoir leur mode de vie et à se distancier de leur culture.

Yannick Cormier, curateur de l’exposition et photographe, explique que la dimension politique vise à faire prendre conscience de la question : « Est-ce que le développement justifie les sacrifices? » Percutant, son projet photo sur les peuples nomades du sud du pays termine l’exposition sur une note difficile. Le projet démontre bien comment la disparité qui s’est créée entre les membres de ces communautés et le monde extérieur marginalise les peuples de gypsies.

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Au-delà des ambitions politiques

Cormier explique que l’exposition sert avant tout à « évoquer des émotions. » Cette distance de l’aspect politique est d’ailleurs fortement encouragée par Pablo Bartholomew, photographe indien de renom, qui photographia pendant dix ans, à intermittence, les tribus Nagas du nord-est du pays : « Je m’intéresse peu à la dimension politique en photographiant. J’aime plutôt démontrer la sous-culture, celle marginale. Tout le monde s’intéresse au côté exotique en prenant des photos des paysages, des éléphants et démontre toujours l’exotisme indien. Je préfère photographier les gens comme ils sont, dans leur cellule familiale par exemple, sans tenter de démontrer nécessairement un exotisme ou un débat politique. »

Ses photos sont centrales dans Tribals of the Indian Sub-Continent. Son intérêt pour les tribus du Nagaland fut suscité dès son enfance. Le père du photographe, originaire de la Birmanie, lui racontait les histoires des tribus qu’il avait rencontrées lorsqu’il avait fui son pays d’origine, des années auparavant. Il avait croisé les Nagas lors de son arrivée en Inde. Toutefois, le discours de son père différait considérablement du discours populaire.

La tradition riche et complexe de ces peuples fut souvent écartée du discours populaire, puisque tout l’intérêt qui leur était porté concernait un de leur rituel très ancien qui consistait à couper la tête d’étrangers et de visiteurs qu’ils kidnappaient. Les histoires du père de Bartholomew faisaient plutôt état de leur générosité et de leur hospitalité qu’il avait eu la chance de découvrir lorsqu’il avait été reçu par eux lors de son passage entre la Birmanie et l’Inde. La distinction du discours populaire et de celui de son père concernant les tribus du Nagaland piqua la curiosité du photographe qui partit à la fin des années 80 pour aller photographier la réalité de ces communautés.

Les photos des Nagas par Bartholomew montrent les communautés Nagas dans leur vie de tous les jours. Le photographe explique que leur culture devient de plus en plus qu’une tradition ancestrale et que plusieurs Nagas sont maintenant partout sur le territoire indien par exemple, la serveuse du café dans lequel a eu lieu l’entrevue…

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Malgré leur bagage culturel, il existe vraisemblablement une forte distinction entre leur réalité aujourd’hui et l’image exotique qu’on tente souvent de leur infliger. Le travail du photographe démontre inévitablement l’impact du développement sur ces tribus. Toutefois, il souligne qu’il se concentre d’abord sur l’esthétique et sur l’histoire derrière chacune de ses photographies et tente, le plus possible, de « s’éloigner du penchant politique».

Quelque chose de touchant arrive effectivement à nous emporter lorsque l’on regarde les clichés de l’expo Tribal of the Indian Sub-Continent. Ces photos nous permettent de nous questionner sur notre apport au passé. Au-delà de la beauté frappante de chacune des images, le lieu de l’exposition délabré s’intègre très bien à l’état compromis dans lequel se retrouve la majorité des tribus d’Inde.

L’impact du développement et de la société capitaliste semble être plus grand que n’importe quel rite, tradition ou culture laissant croire que ces clichés arrêtés dans le temps qui tapissent les murs de cette bâtisse en ruine seront bientôt la seule preuve qui restera du passage de ces peuples différents et pleins d’humanité.

 

Par Charlotte Biddle-Bocan, étudiante au baccalauréat en relations internationales et droit international.

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